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L’année dernière, curieuse d’en savoir un peu plus à propos de l’univers BD hispanophone sur la toile, je m’étais lancée dans un exercice de cartographie des sites de cette communauté. En me servant de logiciels libres, j’avais essayé de me concentrer sur les sites espagnols de cette thématique.

Avec l’aide de Linkfluence, institut d’études spécialisé dans l’observation et l’analyse des tendances et opinions sur le web social, je tente de remettre ça cette année, à plus grande échelle et avec toujours le même intérêt pour le sujet.

Périmètre de l'étude

Il s’agit cette fois-ci d’un corpus plus important : 2 167 sites (931 sites dans la 1ère version de l’étude), toujours en espagnol mais aussi en langues co-officielles espagnoles. Cependant, dans cette mouture la préférence de la localisation en Espagne des sites référencés a été abandonnée pour une plus grande représentativité.

Le crawl des sites a été effectué fin juin 2011.

Outils

Dans la première version de l’étude, je m’étais servie de 4 outils open source : Navicrawler, Gephi, Flem et Flagfox pour sélectionner, collecter et cartographier les sites répertoriés.

Dans cette version enrichie, l’indexation des sources et la cartographie ont été réalisées par Linkfluence (qui fait également partie du groupe des contributeurs qui sont à l’origine des outils Navicrawler, Flem et Gephi). L’indexation a été réalisée grâce à leurs robots ou crawlers qui examinent le contenu de chaque site et en extraient les liens hypertextes dans une base de données servant ensuite de référence pour la cartographie.

En plus de la collecte automatisée des données, l’institut d’études a également mis à disposition sa carte en Flash permettant de manipuler l’ensemble des sites de manière interactive.

Méthodologie

Pour commencer, Linkfluence a donc crawlé à 1 clic de profondeur les pages web issues du corpus que j’avais constitué dans la 1ère étude afin de l’étendre. En plus des 931 de départ, ce sont environ 4 000 sites qui ont été découverts de cette façon. En se fondant notamment sur des indicateurs et des scores de connectivité élaborés par leurs soins, Linkfluence a ensuite réalisé une présélection de sites potentiellement pertinents pour l’étude. Après ça, j’ai pris le relais pour finaliser l’exploration manuelle, le tri et la catégorisation des nouveaux sites.

Pour circonscrire le corpus, j’ai avancé petit à petit en procédant par élimination.
Après avoir écarté les sites dits de la "couche haute du Web" (Google, Facebook, etc.), visité et fait pas mal de ménage parmi les sites "voisins" (ceux hors thématique BD), j’ai continué le tri en me concentrant plus précisément sur les sites BD non-hispanophones. Mis à part quelques sites de maisons d’édition en français, largement référencés en particulier par les auteurs hispanophones qui y sont publiés, tous les sites en d'autres langues ont été exclus.

Pour ce qui est de la qualification des sources, j’ai effectué le même travail que pour la 1ère version de l’étude en essayant de classer les nouveaux sites visités dans une des 9 catégories retenues précédemment :auteurs, éditeurs, associations & fédérations, magazines & fanzines, comics, manga, information & chronique, événements, réseau WEE. Dans cette démarche, le type de contenu a été privilégié autant que possible (manga, comics, etc.), au lieu de l’entité (auteurs, associations, etc.).

Précisions sur les cartes

Les nœuds représentent les sites web et les liens ou arêtes les joignant sont les liens hypertextes qu’ils s’échangent (les liens entrants sont en rouge, les sortants en jaune). La taille d’un nœud dépend de son degré de connectivité. Ici, il est fonction du nombre de liens pointant vers le nœud (liens entrants). Plus il y a de liens, plus le nœud est gros. Pour plus de détails sur les conventions graphiques et la méthode utilisées pour la création de la carte, n’hésitez pas à consulter sa section d’aide sur l’interface.

Tout comme pour l’étude précédente, la carte ci-dessous n’est pas non plus exhaustive. Le crawl effectué n’a pas été fait sur l’intégralité du contenu des pages web mais à un clic de distance à partir des pages d’accueil des sites référencés. Elle ne regroupe donc bien évidemment pas tous les sites BD hispanophones et ne fait état que d’une fraction des sites web du domaine.

Quant au mode de catégorisation des sites proposé, il est personnel et bien que le classement ait été effectué sérieusement, selon les règles exposées dans la méthodologie ci-dessus, il n’en demeure pas moins discutable. Le choix d’une catégorie pour certains sites s’est parfois révélé être un vrai casse-tête tant certains sont divers !

Cartographies et analyse

Echelle macro

C’est à très grande échelle, lorsqu’on tente progressivement de cerner la sphère à étudier et de définir ses frontières, qu’on découvre son voisinage, le milieu où elle s’épanouit. En faisant ce travail topologique, j’ai pu voir que la sphère BD hispanophone cohabite très logiquement avec des sphères dédiées au cinéma (la BD est un art séquentiel), à la littérature, aux arts graphiques.

Plus spécifiquement, de nombreuses intrications semblent exister entre les sites BD, ceux sur les jeux vidéo, jeux de rôle, ceux portant sur l'univers high-tech (programmation informatique, gadgets), sur la culture gothique et japonaise (cosplay, J-Pop). Le passage en revue du contenu des différents sites éliminés ramène donc à une évidence : la BD s’insère dans un univers geek.

En effectuant le tri sur la langue pour exclure les sites non-hispanophones, j’ai aussi pu constater la grande proximité de la BD hispanophone avec celle franco-belge et américaine.

Echelle méso

Carte Linkfluence : vue selon les catégories

Premier constat, le crawl à 1 clic de distance et l'augmentation du corpus de sources n'a quasiment pas modifié la part des différents types de sites rencontrés dans la première étude. Seul le pourcentage de magazines en ligne et des différents sites de fanzines a baissé relativement au reste (10% du total dans la 1ère étude, un peu plus de 5% dans cette version).

Autrement, sont toujours majoritaires les sites d’auteurs, c’est-à-dire ceux de dessinateurs, coloristes et scénaristes (43% du total des sites référencés), ceux du réseau Webcómics en español (17%), ainsi que les portails dédiés à l’information sur la BD, les blogs de passionnés et de critiques (11%).

Dans une moindre mesure et sans grand changement là aussi, on retrouve ensuite les portails et blogs de thématiques Mangas, animes, cosplay (8%), les sites des éditeurs (6%), ceux consacrés à l’univers du Comics (4%), aux salons et rencontres BD (2%) et les pages web des associations, fédérations et centres autour de la bande dessinée (1%).

Les liens entre les groupes de sites sont nombreux et assez épais, traduisant une assez forte connectivité. Les flux hypertextes les plus importants sont davantage organisés avec le groupe de sites des auteurs. Fait que la précédente étude n’avait pas suffisamment montré, les intrications sont notamment très nombreuses entre les catégories de sites Auteurs, Information & chroniques, ainsi que Magazines & fanzines. Les magazines en ligne et portails d’information BD offrent bien souvent une publicité aux auteurs en relayant leurs actualités par voie hypertexte. Les auteurs collaborent par ailleurs aux magazines et fanzines et reprennent parfois les chroniques des sites d’information sur leurs propres parutions, ce qui peut expliquer ici un entrelacement important de liens. A noter également, l’existence de relations hypertextes proches entre tous les auteurs eux-mêmes, qu’ils soient affiliés au réseau WEE ou non, témoignant ainsi d’une certaine réciprocité et interdépendance.

Echelle micro

Carte Linkfluence : vue à l'échelle des sites

Comme dans la première étude, la carte à l’échelle des sites met aussi en évidence un maillage très serré de liens hypertextes, ce qui semble confirmer une proximité dans les relations entre les uns et les autres.

En termes de nombre de liens reçus et émis, toutes catégories confondues, ce sont sensiblement les mêmes sites qui ressortent dans cette version de l’étude comparativement à la première.

Si l’on s’intéresse aux 20 sites qui totalisent le plus grand nombre de liens entrants, c’est-à-dire de références, on s’aperçoit que ceux-ci appartiennent majoritairement à la catégorie News & Reviews. Les sites informatifs et de passionnés tels que La Cárcel de Papel (239 liens), Entrecómic (145 liens), Zona Negativa (130), la Guía del Cómic (96), qui relayent et commentent l’actualité BD et qui participent à la popularité du médium en assurant sa publicité par des billets, sont ainsi beaucoup plébiscités. Ceux qui sont les plus recommandés ensuite sont des sites d’éditeurs BD qui constituent des intermédiaires entre auteurs et lecteurs. Parmi les plus visibles, il y a notamment Ediciones Glenat (108), Planeta de Agostini (87) et Norma Editorial (86). Un peu moins référencés, à l’origine des projets publiés, viennent après ça des sites de la catégorie Auteurs comme De tripas corazón (73), le blog de Kenny Ruiz (69), El Tebeonauta (62) par exemple.

Sites informatifs, éditeurs, auteurs : finalement, l’observation de l’intensité des échanges de liens hypertextes entre les différentes catégories de sites et des sites recevant eux-mêmes le plus de liens peut aussi faire penser au cycle que connaît une BD. A travers les différentes sources et leurs liens, c’est une partie des processus : production (Auteurs), commercialisation (Editeurs), promotion (Auteurs, Editeurs, Sites informatifs et de passionnés), qui paraît se redessiner.

Conclusion

Ce nouvel exercice de cartographie et d’analyse s’est encore avéré très instructif. Avec cette 2ème version de l’étude à plus grande échelle, on se rend compte que la BD est une véritable composante de l’univers geek et que la communauté de cette thématique tisse des liens étroits. Ce que l’on voit aussi, c’est que le système de référencement entre les différents sites et en particulier les plus populaires, tend à favoriser l’information sur l’actualité de l’univers BD et la promotion de ses activités.

Finalement, même si pas mal d’aspects de cette recherche peuvent paraître évidents, de telles études ont le mérite de permettre une exploration, d’infirmer ou de confirmer des intuitions, des pistes que l’on peut parfois avoir à propos de communautés sur le net, de l’articulation des flux d’information en leur sein et bien d’autres choses encore.

Plus que la popularité avérée de certains sites, ce que j’en retiendrai c’est avant tout le relationnel que met en évidence ce sociogramme géant, permettant d’en apprendre plus sur les rapports des uns avec les autres sur la toile.

Je remercie Linkfluence de m’avoir accompagnée dans cette approche de la BDsphère hispanophone en me prêtant leur aide à la fois technique et méthodologique.

Merci aussi à thoas et Philippe pour le soutien et leurs yeux de lynx lors de la révision du texte.